| Au
commencement était le Temps...
Ainsi pourrait se définir le point de départ, puis le parcours
et l’aboutissement de l’ensemble vocal Tempvs fvgit, un quintette
qui donne sa voix au temps…
Le temps de la patience et du travail sans cesse recommencé
Si Pablo Picasso prétendait qu’il fallait beaucoup de temps
pour devenir jeune, (patience et travail, patience et travail…),
chaque chanteur de Tempvs fvgit n’a cessé de s’y résoudre,
consacrant depuis plusieurs années une grande part de son temps
libre à l’apprentissage du chant polyphonique, s’exaltant,
bafouillant, reprenant, affinant, bégayant, s’enthousiasmant
encore, nourris de rencontres, d’écoutes, d’intuitions
vérifiées par les heures d’étude, traversant
les nuits nécessaires de l’hésitation et du doute,
parfois découragés devant la somme d’efforts à
fournir, mais poursuivant toujours l’impossible quête de l’harmonie
pure. Des années d’essais, de réussites et de rechutes,
avant de pouvoir à peine entrevoir aujourd’hui l’évidence
et la fraîcheur des voix qui s’affranchissent de toute technicité,
qui s’offrent sans calcul, spontanées comme l’enfance,
pour s’unir au-delà des notes, en un lieu qui n’a pas
de nom parce qu’il se chante mais ne se dit pas.
Le temps précieux de l'amitié
Avant que ne se forme Tempvs fvgit, Benoît Flori (basse), Hervé
Muglioni (seconde) et Paul Giuntini (tierce) ont chanté ensemble
six années durant au sein de la Confrérie de Furiani, tandis
que Patrick Vignoli (contre-chant), depuis onze ans avec le groupe Speranza,
améliorait le placement de sa mélodie. Enfin, parce que
soucieux de ne pas se satisfaire d’une simple bien que fidèle
reproduction du patrimoine profane et sacré, ce quatuor initial
s’est enrichi d’un chanteur supplémentaire, Eric Natali
(basse, contre-chant), dont la culture musicale différente confère
à l’ensemble une couleur harmonique puisée à
d’autres influences.
Mais encore faut-il, pour que des voix naissent, un silence susceptible
de les voir s’élever. Le silence du recueillement n’y
suffit pas. Seul celui ouvert lentement par l’entente indéfectible
d’une amitié en peut permettre la venue. En ce sens, chanter
deviendrait presque un acte facultatif, tant le plaisir d’être
ensemble accomplit aussitôt les vœux de tous et fait chaque
désir assouvi…
Le temps sacré du partage
Mais avec le temps surgit toujours une force qui vous pousse à
sortir de la retraite la plus sûre : l’envie d’offrir,
de partager. Voilà donc bientôt deux ans que les voix de
Tempvs fvgit, s’associant à divers offices religieux ou donnant
de nombreux spectacles, résonnent dans les églises de Corse
et d’ailleurs.
Et ce besoin intime de donner est d’autant plus fort que le répertoire
de Tempvs fvgit propose d’entendre certains chants à ce jour
inédits et dont on doit la découverte récente aux
travaux de recherche éthno-musicologique de Corinne Bartolini.
De même, parmi les projets qui animent l’esprit et le cœur
de ces cinq chanteurs qui ne se disent qu’ “amateurs éclairés”
figure celui de chanter dans les deux années à venir une
nouvelle messe dont la musique et le texte seront entièrement écrits,
ce qui leur apparaît comme le complément naturel des chants
traditionnels qu’ils perpétuent : transmettre la mémoire
ancienne certes, mais apporter aussi sa modeste pierre à l’immense
édifice des souvenirs. Et au temps qui fuit…
REPERTOIRE
Semaine
Sainte :
Veni sancte spiritus
L’orme sanguine
Suda sangue
Perdono
Miserere
Stabat mater
Miserere
Velum templi
Christus vincit
Alleluia no nobis
Vexilla Regis
Messe
Vultum tuum :
Introïtu
Kyrie
Agnus dei
Imitant la forme
circulaire qu’empruntent à l’habitude les chanteurs
de polyphonie, le groupe Tempvs Fvgit a choisi le cercle comme figure
déclinée de son répertoire.
Ainsi, le premier cercle, géographique, délimite la terre
d’où provient la quasi-totalité des chants qu’ils
interprètent : le Nebbiu, la région des brumes, entre la
Balagne et Bastia. Le cercle suivant, musical et religieux, répartit
à égale distance d’un centre occupé par la
Messe Vultum Tuum dix chants de la Semaine Sainte, une Paghjella, un Kyrie
et deux créations. Enfin, un dernier cercle, essentiellement spirituel,
entoure de spirales le cœur interne de la Messe Vultum Tuum, une
messe romaine de la Haute Antiquité, à coloration byzantine,
dédiée au Saint-Nom de Marie, messe perdue dont on doit
à Corinne Bartolini, ethnomusicologue, la récente redécouverte.
En effet, la Messe Vultum Tuum, (Ton Visage), présente la particularité
« miraculeuse » d’être une figuration acoustique
du visage de la Vierge, dont la pure essence harmonique se manifeste par
la quintessence, cette voix dite de l’Ange, qui ne libère
son énergie qu’à la stricte condition d’une
harmonie première entre les hommes.
La terre, le religieux, le spirituel : les trois plans principaux sur
lesquels opère la tradition du chant, car qu’est-ce autre
chose que l’Identité sinon la façon dont résonnent
en phase l’existence communautaire, la croyance de chacun, et l’âme
vivante en l’Esprit de tous, - dans le Temps…
Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner? de notre dignité
Que cet ardent sanglot gui roule d'âge en âge
Et vient mourir au bord de notre éternité !
Texte : Jean-Baptiste Ronchi
* Charles Baudelaire, Les phares in Les Fleurs du Mal
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